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Édito spécial - Complicité de harcèlement

Au mois d'avril 2020, le Centre Hubertine Auclert alertait sur un redoutable phénomène en expansion : la diffusion massive de photos et vidéos à caractère sexuel de jeunes femmes sans leur consentement, pour les "afficher" sur les réseaux sociaux. L'objectif étant d'humilier, avec un sentiment d'impunité décuplé par les circonstances exceptionnelles du confinement. Dès le mois de mars, un collectif féministe très actif sur le web s'était organisé pour débusquer et signaler méthodiquement les comptes agissant ainsi sur Snapchat, Instagram, ou encore Twitter. Une véritable riposte féministe à l’égard de tous ceux qui sont violemment hostiles à l’idée même d’égalité femmes-hommes !

Un an et demi plus tard, le phénomène ne s'est pas tari, bien au contraire. Il a trouvé principalement refuge au sein de Telegram, une application dont le fonctionnement opaque facilite ce genre de comportements criminels. Avec plus de 500 millions d'utilisateur·trices dans le monde, séduit·es par la promesse d'une protection drastique des données privées, cette messagerie sécurisée est incontournable.

C'est ici que réside un paradoxe pour le moins inquiétant : Telegram se présente comme protecteur de la confidentialité des données mais ne veut rien savoir des contenus illicites diffusés sur ses groupes de discussions ! De nombreux comptes divulguent ainsi des contenus intimes sans aucun consentement tout en se réfugiant derrière la liberté d'expression - plus que douteuse - revendiquée par l'application. Quant aux plaintes déposées par le collectif féministe, elles restent lettre morte auprès de la justice, malgré la flagrance des délits répertoriés.

La semaine dernière, deux députées faisaient l'objet d'insultes sexistes et racistes sur un groupe de discussion Telegram, pendant que plusieurs "lanceuses d'alerte" y étaient cyberharcelées pour avoir osé dénoncer publiquement les comptes harceleurs. Chaque jour, ce sont des centaines de femmes, anonymes, qui subissent menaces et harcèlement en toute impunité, de la part de comptes parfaitement identifiés. Ces comportements condamnables ne surprennent pas : en fermant les yeux, Telegram encourage la cybercriminalité.

Au Centre Hubertine Auclert, nous luttons contre le fléau du cybersexisme et des cyberviolences depuis 2015 à travers un ensemble de savoirs et de dispositifs : des études, des formations, des campagnes de sensibilisation auprès des plus jeunes, des sites ressources... Force est de constater que le sujet des cyberviolences, notamment à caractère sexiste et sexuel, est enfin sorti de l'ombre. Mais la réponse politique et pénale n'est toujours pas à la hauteur des enjeux, particulièrement face aux géants des réseaux sociaux. Alors que leur pouvoir inquiète à juste titre, il est urgent de leur imposer de nouvelles obligations relatives aux contenus qu'ils hébergent. En bref, responsabilisons-les ! Car en refusant de considérer que "la liberté d'expression s'arrête là où commence celle des autres", Telegram se rend clairement complice de comportements délictueux.

Espérons que le Digital Services Act, le futur texte de loi européen débattu en 2022, puisse encadrer sans ambigüité ni flou juridique les contenus illicites en ligne, particulièrement au sein des réseaux sociaux et applications de messagerie. À suivre...

En attendant que la loi progresse, nous avons la possibilité d'aider les victimes en tant que témoins, proches ou ami·es. Signalons les violences et rappelons ainsi aux cyberharceleurs que l'impunité ne sera jamais victorieuse.

Marie-Pierre Badré,
Présidente du Centre Hubertine Auclert, organisme associé de la région Île-de-France

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